L’émergence d’une pratique
Peter de Raaf,
V!P’s International Art Galleries, Rotterdam 2005
Le travail de Marie B. Cros m’est apparu dans son mouvement même.
Elle réalisait alors une performance vidéo au sein d’un dispositif qu’elle avait conçu pour un défilé, dans un garage à bateaux à Amsterdam. C’était en septembre 2001.
Il y avait déjà cette tension, entre les corps, la lumière, l’espace. Rien n’était posé comme une œuvre autonome, et pourtant tout faisait système.
Ce qui s’imposait immédiatement, c’était une manière singulière de lier la scène, l’espace et l’image.
Dès cette époque, Marie B. Cros ne séparait pas les champs. Sa performance pour l’agence OBO Global était pensée comme un ensemble : scène, show, collection, architecture, image — tout circulait.
Il y avait déjà une attention extrêmement précise portée au corps. Un corps exposé, contraint, inscrit dans un dispositif.
Lorsque je l’ai invitée à Rotterdam pour sa première exposition personnelle en 2001, je cherchais à accompagner une recherche en cours. Les pièces présentées étaient plutôt des fragments, des tentatives, des états, qu’une série au sens classique. On y percevait déjà une relation très particulière à l’image, à sa fabrication, à sa transformation, à sa matérialité. Car avant même d’être montrée, l’image, chez Marie B. Cros, s’est construite dans un rapport profond à la photographie. Un médium fondateur, qu’elle a choisi de ne pas exposer, non par retrait, mais par exigence, pour préserver une liberté de transformation, et une forme de respect à l’égard de ce langage.
Depuis le début des années 2000, elle engage un dialogue précoce avec les outils numériques et comprend très tôt que l’image change de statut, qu’elle devient instable, altérable, reproductible. Mais plutôt que de s’en tenir à cette instabilité, elle cherche à la déplacer. À lui redonner une présence. C’est là qu’apparaît un travail décisif sur la matière : supports, impressions, surfaces. L’image est portée, transformée, parfois résistante. Je me souviens de cette période comme d’un moment d’intensité très particulier. Les corps qu’elle travaillait portaient une tension, une exposition, une fragilité qui excédaient la simple représentation.
Avec le recul, il me semble que tout ce qui se déploiera plus tard était déjà présent, à l’état de fragments dès le début Une manière de faire du corps non pas un sujet, mais un lieu. Et surtout la capacité à faire apparaître quelque chose avant même que cela ne soit nommé.

